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- 25 oct. 2025
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Les poils se dressent sur la peau, une crispation musculaire s’opère, les yeux lancent des éclairs. La voici, c’est la haine qui s’empare de l’être humain. Ce sentiment qui consiste à vouloir le mal d’autrui n’apporte aucun bien-être finalement. Selon le Talmud, comme l’amour, il dépasse toujours les bornes. Il n’existe pas de haine mesurée.
Sur le plan médical, « le Juif » reste un vomitif de haine particulièrement apprécié sous nos latitudes. Il est ordinairement prescrit par les apprentis sorciers qui ont repéré chez leur patient un mal-être, un profond ressentiment. Précisons que les soignants n’appartiennent pas forcément à des associations professionnelles fascistes ou communistes. Dès lors que le mal est chronique, le recours à ce vomitif est indiqué même par les personnes réputées sensées. Un de ses avantages est que sa posologie est modulable en fonction de l’état du patient. Rien n’interdit d’en absorber plusieurs fois par jour même si le vomissement répété a tendance à épuiser le consommateur. Il est notamment recommandé de respirer un bon coup entre les prises. En fait, à partir du moment où se fait jour une intense frustration, que ce soit face à l’état du monde ou à sa propre crétinerie, ne pas hésiter : « le Juif » permet de juguler la bouffée de colère qui nous envahit. Les résultats immédiats observés – visage déformé par des rictus comiques et bave au bord des lèvres, logorrhée incompréhensible – sont la meilleure preuve de l’efficacité du traitement : « le Juif » est un expectorant d’acrimonie aigüe.
Il est intéressant de noter que cette médication relève du remède de grand-mère. La recette de base est en effet très ancienne. Tout d’abord, abomination suprême, « le Juif » est un déicide mais l’utilisation de cette propriété peu commune n’est pas toujours facile à mobiliser. Quand l’environnement religieux est monothéiste, chrétien ou musulman, il est difficile de tuer Dieu tous les jours. En revanche, plus significatif, décrire « le Juif » comme un tueur d’enfants, qu’il s’agisse des siens pour les empêcher de se convertir à la vraie religion ou des enfants des Gentils pour fabriquer de délicieuses matzot, est un principe actif aisé à ressortir du tiroir encore et encore. La guerre récente à Gaza l’illustre à merveille. Ce conflit complexe a été présenté de façon quasi universelle comme un massacre de civils, de femmes et d’enfants – le paroxysme étant atteint avec la photo de l’enfant décharné porté par sa mère, la vierge Marie, alors qu’il a été prouvé que le malheureux bambin souffrait d’une maladie neurologique. Si le Juif est ennemi de l’humanité, il n’est pas surprenant que les études démontrent que c’est un vomitif de haine utile en première comme en dernière intention.
Les effets à plus long terme sont plus contestables. Une fois l’explosion initiale cathartique obtenue, des efforts sont exigés de la part des patients. Or, le boycott des Juifs, indispensable pour conserver une position cohérente vis-à-vis d’eux, exige de terribles sacrifices. Ainsi, par son découpage atypique du temps, le peuple juif a inventé le repos hebdomadaire. Les autres nations en ont bénéficié. Y renoncer volontairement ne va pas forcément de soi malgré les avantages qui pourraient en résulter pour l’équilibre des comptes publics. Pour l’antisémite, la situation est d’autant plus problématique que les congés payés en France sont l’œuvre d’un Juif, qui plus est sioniste, Léon Blum – son nom a même été attribué à un kibboutz Kfar Blum. Pas de dimanche, ni de vacances. Chiche ? L’agriculture israélienne a inventé l’irrigation goutte-à-goutte et de nombreuses autres technologies qui économisent les ressources nécessaires à la production agricole. Vive le gaspillage ? Adieu les tomates cerises et les raisins sans pépins ? Les performances d’Israël dans le high tech sont bien connues. Les boycotteurs équipés d’un véhicule sont-ils prêts à se passer de Waze et à croupir des heures dans les bouchons ? Voilà le prix à payer.
En conséquence, le sauvetage de l’humanité dépend en bonne partie de créatures bizarroïdes, vestiges de temps très anciens qui sont lui justement hostiles. Quel magnifique paradoxe ! Deux points supplémentaires méritent d’être évoqués pour conclure cette chronique médicale. Le premier, l’utilisation d’êtres vivants, les Juifs, dans un processus thérapeutique, est l’objet d’intenses discussions. On comprend que, sur le plan éthique, des objections aient été formulées à l’autorisation de la fabrication du médicament. Mais ces arguments doivent être relativisés. Pour illustration, la graisse de porc est utilisée comme excipient naturel d’une quantité non négligeable de médicaments. Alors pourquoi accepter le porc et pas le Juif ? Il faudrait répondre à cette question avec sérénité, c’est-à-dire sans être exposés au poids de lobbys tellement puissants qu’il est impossible de les mentionner ici. Enfin, dernier point, le mode d’administration du traitement est un souci majeur. En dépit de plusieurs tentatives pour changer la donne si l’on peut dire, « le Juif » se consomme exclusivement à ce jour sous forme de suppositoire. Ce qui pour un antisémite n’est pas une sensation des plus agréables.
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