COMMUNICATION DE GUERRE
- 21 mars
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Dernière mise à jour : 22 mars
Clémenceau avait asséné que « la justice militaire est à la justice ce que la musique militaire est à la musique ». En remplaçant « justice » par « communication », cela marche aussi bien. Utiliser un mégaphone pour vanter ses réussites en mettant en sourdine ses échecs n’est pas en soi original mais, quand le moral de la nation est crucial, cela débouche sur des messages déroutants.
Si le pays n’est pas une démocratie et l’accès de la population à l’information limité, la situation est particulière. Les citoyens doivent se contenter de la communication officielle. Pour peu que les gouvernants soient des exaltés au sang chaud, cela crée un décalage spectaculaire entre la réalité du terrain et les proclamations martiales que la population écoute avec cynisme. Mais il ne sera ici question que d’Israël, un Etat démocratique, ouvert à tous types de médias nationaux – chaîne 12 anti-Bibi, chaîne 14 pro-Bibi…– et internationaux – anti-Bibi et même pire. Si une censure militaire existe pour des informations d’une sensibilité extrême, la règle est la transparence. Durant la Guerre du Golfe, il y a plus de trente cinq ans, Israël était divisé en zones géographiques : aleph, bet, guimel… et la population était juste avisée qu’un missile était tombé dans telle zone. Le flou relatif était supposé empêcher les Irakiens de régler la mire. Aujourd’hui, on connaît la ville, on voit les images et on donne des précisions. Suite à une attaque de sa raffinerie de Haïfa, le groupe Bazan a livré un communiqué à la Bourse de Tel Aviv sur l’étendue des dégâts. L’actionnaire avant tout.
Les déclarations du gouvernement israélien, Benjamin Netanyahou en tête, sont conformes au cahier des charges recommandé dans de telles circonstances : rassurer la population et afficher une détermination à toute épreuve. En ce sens, la déclaration selon laquelle Israël est en train de « briser les os » de l’Iran est quasiment une figure de style incontournable. On ne sait jamais si un chef de guerre qui s’exprime de la sorte libère ses propres pulsions ou s’il se fait le relais du sentiment de la population. Peut-être les deux. Le souci est que Bibi va parfois au-delà de ces formules lénifiantes. En cela, il se montre peu respectueux des citoyens israéliens qui affichent une maturité et un courage admirables. Il y a trois semaines que leurs conditions de vie se sont transformées de façon drastique. Le travail, l’école et les loisirs sont passés au second plan. Au rythme des alertes, ils foncent vers les abris, jour et nuit. Les personnes âgées et leurs soignants paient un lourd tribut à ce régime exténuant. Pourtant, peu se plaignent et la plupart font preuve d’une discipline surprenante pour qui connaît la mentalité israélienne.
Or, quand Bibi va plus vite que la musique (militaire), un décalage se crée entre les communiqués de victoire et ce que les Israéliens vivent. Le péril nucléaire n’existe plus. C’est peut-être vrai. Seulement, on a déjà entendu la chanson l’année dernière sans compter que Trump, lui, au même moment, emploie le futur – c’est à la fin de la guerre que cela arrivera. Sur la neutralisation quasi totale des capacités de l’Iran, alors que les tirs de missiles se multiplient et que l’impression est plutôt celle d’une aggravation de la situation, il y a une logique d’infantilisation que les Israéliens ne méritent pas. Les Iraniens ne sont plus en mesure de produire le moindre missile, dit Bibi. Ce serait une excellente nouvelle mais, si c’est de la propagande, c’est déplacé et contre-productif. Bientôt, Bibi nous annoncera que les missiles ne tombent plus et que, si les Israéliens entendent des boum, ils seraient inspirés de se faire soigner les oreilles. Il est à noter que les communiqués de l’armée sont plus factuels et qu’ils ne versent pas dans un triomphalisme prématuré. Selon Tsahal, 70 % des lanceurs de missiles sont hors d’usage. C’est bien. Nous ne sommes pas en Iran.
Un pays qui aspire à en effacer un autre et prend des dispositions pour acquérir l’arme nucléaire constitue une menace qu’il convient de neutraliser. La légitimité de la guerre n’est donc pas discutée. Pourtant, la communication du Premier ministre israélien pose problème. Alors que des élections semblent se rapprocher manifestement à grands pas, Bibi semble confondre les slogans creux, caractéristiques des campagnes électorales, et la justesse de l’information à laquelle les citoyens ont droit en ces moments critiques. En outre, il est regrettable que Bibi se positionne systématiquement en sauveur de la nation avec sa répartition simpliste des bons et des mauvais points : depuis le 7 octobre, toutes les bonnes initiatives sont à mettre à son crédit et toutes les mauvaises à celui des autres parties prenantes : armée, renseignement et collègues du gouvernement… Son refus de jouer le jeu de la responsabilité collective est délétère. Comment est-il possible que Yoav Gallant, qui fut longtemps son Ministre de la Défense et qui est de son bord politique, conteste sa version sur les prises de décision ? La solution ? Une commission d’enquête qui évaluera la contribution de chaque individu au collectif.
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