LE JUGEMENT DE SOLOMON
- 7 nov. 2025
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Donald Trump est tellement scotché à son étonnant exploit, avoir arraché un cessez-le-feu à Gaza, qu’une reprise totale de la guerre semble improbable. Le Président des Etats-Unis tolérera des escarmouches sporadiques, pas un nouvel embrasement. Les protagonistes le savent. Dans ces conditions, le moment d’enquêter sérieusement sur la catastrophe du 7 octobre est enfin arrivé.
A ce jour, le chef d’état-major, le responsable du commandement Sud, le commandant de la division Gaza ont tous reconnu leur responsabilité avant de présenter leur démission les uns après les autres. Les dirigeants du renseignement intérieur et du renseignement militaire ont fait de même. Pour ce qui concerne l’échelon politique, Benjamin Netanyahou refuse encore et toujours d’admettre qu’il porte une lourde responsabilité dans ce désastre. Selon lui, c’est l’armée et les services de renseignements qui seuls ont failli. Comme si l’illusion d’acheter la tranquillité d’Israël par le biais de valises de billets qataris déversées dans les caisses du Hamas n’était pas son oeuvre. Beaucoup d’Israéliens restent déterminés à juste titre à lui demander des comptes. L’entêtement de Bibi provoque de regrettables crispations dans la société israélienne. Puisque ses partisans se focalisent sur les carences de Tsahal, ses adversaires estiment au contraire que simplement les évoquer revient à dédouaner le Premier ministre. Le danger de cette position est que le départ du chef d’état-major est loin d’avoir épuisé le sujet et, sans investigation exhaustive, les terribles errances de Tsahal pourraient bien se reproduire.
Le témoignage d’Oren Solomon souligne combien un travail de fond est indispensable. Ce général de de brigade réserviste est d’abord un acteur du drame. Domicilié au kibboutz Saad à 4 kilomètres environ de la bande de Gaza, il tiendra même un rôle important. Le matin du 7 octobre, il saisit immédiatement la gravité de la situation, revêt son uniforme et, accompagné de son fils lui-même militaire en permission, fonce vers la zone des combats, non sans avoir retiré ses galons pour ne pas servir de trophée au cas où il serait tué. Après avoir joint leurs forces à deux policiers, ils se retrouvent finalement à quatre pour freiner l’attaque de dizaines de terroristes à la Nova Party. L’arrivée miraculeuse d’un tank égaré leur permet de récupérer une mitrailleuse. Cette petite équipe sauvera finalement des centaines de vie. Il n’y a pas que le retard des secours auquel Solomon assiste alors. Grâce à son haut rang dans l’armée, il obtient l’assistance d’un hélicoptère. Le pilote n’est pas capable de distinguer les terroristes des Israéliens mais il repère à proximité un convoi de pickups blancs en route vers Beeri. Après des minutes de tergiversations – est-on sûr qu’il s’agit du Hamas ? –, l’hélicoptère s’éloigne sans tirer.
Le pilote n’est pas en cause. En revanche, le poste de commandement, qui a exigé une claire identification avant d’autoriser le tir, pose problème. Apparemment, il s’agit de l’unique endroit en Israël où, à 10 heures du matin ce jour-là, les pickups blancs ne sont toujours pas associés au Hamas. Les consignes pour ouvrir le feu ne sont pas adaptées à la guerre qui vient d’éclater. Témoin de ce dysfonctionnement systémique, Oren Solomon n’est plus juste un acteur. Il devient un analyste de la situation. Il va l’être plus encore quand l’armée le sollicitera pour faire partie de l’équipe d’investigateurs sur les déficiences de Tsahal. Une quarantaine de micro-enquêtes, une pour chaque localité ou base de l’armée attaquée, est menée selon la même trame : Tsahal présente ses excuses pour ne pas avoir été présent. La bravoure des cellules de sécurité des kibboutz ou des moshav est soulignée. En même temps, le schéma repose sur l’idée que le haut commandement a pris des décisions calamiteuses pendant la nuit précédente – décisions qui impliquent la démission de quelques têtes – mais, une fois l’offensive du Hamas lancée, l’armée a fonctionné correctement dans l’ensemble, en tout cas à l’état-major.
Or, comme le montre Solomon, les chefs de l’armée n’ont pas été à la hauteur non plus pendant les premières heures de l’attaque. Malgré les informations qui s’accumulaient, ils se sont conduits comme s’il s’agissait d’un épisode classique de l’affrontement avec le Hamas : vous tirez des roquettes, nous vous bombardons. Ainsi, tandis que le Sud implorait un soutien aérien, que des hordes de Gazaouis déferlaient sur Israël, les maigres forces opérationnelles de l’armée de l’air avaient reçu pour ordre de détruire des bâtiments du Hamas. Avec la consigne « personne ne franchit la frontière depuis Gaza », des centaines d’Israéliens auraient été épargnés. Tout a été à l’avenant. Refusant de se prêter à cette dissimulation qui incriminait les niveaux subalternes, Solomon a été débarqué. Son travail a été enterré. Une enquête a même été ouverte sur lui afin de l’intimider. Que le nouveau chef d’état-major ne l’ait pas entendu à ce jour n’est pas des plus rassurants. De plus, pour bien faire les choses, il faudrait aussi remonter plus loin dans le temps. A la pointe du libéralisme, Israël a décliné l’idée d’usines sans ouvriers sur le plan militaire : une armée sans soldats. Ehud Barak parlait d’une armée petite mais intelligente il y a plus de vingt ans. Lui aussi devrait être auditionné… Ah et Bibi, on ne t’oublie pas.
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