PASSION MELENCHON
- 4 janv.
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 5 janv.
En plein milieu de l’affaire Dreyfus, Tristan Bernard arrive chez des amis juifs alors que la soirée est bien avancée. Il annonce avec gravité : « Vous me pardonnerez mon retard parce que j’attendais une confirmation. Maintenant, je peux vous révéler avec certitude que le capitaine Dreyfus est innocent. On connaît même le nom du coupable. Il s’appelle… Abraham Lévy ».
Autre soirée. Ambiance agréable et repas succulent mais il se fait tard. Les volutes de café s’estompent et les convives semblent plonger dans une douce torpeur. Une incertitude demeure : qui se lèvera le premier sachant que ce sont rarement les hôtes qui donnent le clap de fin. Envie de réveiller l’assistance ? Lancer un débat sur le thème : Mélenchon est-il antisémite ? Effet garanti. L’emballement que suscite la question est à la hauteur de la limpidité de la réponse. Aujourd’hui, plus personne n’oserait prétendre sérieusement que le Leader minimo ne l’est pas. La somme de ses déclarations ne laisse plus planer le moindre doute. Il reprend évidemment les poncifs de l’antijudaïsme chrétien à propos de Jésus sur la croix : « je sais que (…) ce sont ses compatriotes qui l’y ont mis » mais ce n’est pas forcément le clou de ses formules chocs. A son crédit également, le lien qu’il établit entre les positions d’extrême-droite d’Eric Zemmour et les valeurs du judaïsme, sa désignation de Juifs comme responsables de la défaite électorale de Jérémy Corbyn, ex-chef du Parti travailliste en Grande-Bretagne, sans oublier un odieux jeu de mot sur la président de l’Assemblée nationale qui « campe » à Tel Aviv.
Pour intégrer une dose de suspens, un jeu est envisageable. Que chacun ordonne les envolées melenchonesques par degré d’antisémitisme croissant avec un rabe de dessert offert pour ceux qui devinent le classement exact. Etant donné le consensus général, une interrogation émerge. Pourquoi cette fièvre qui s’empare des participants à la discussion ? Pour quelle raison perdre du temps à écrire un article de blog sur un sujet où tout le monde est d’accord ? En vérité, l’antisémitisme de Mélenchon, homme de bruit et de Führer, déborde souvent sur des questions connexes. Excluons la diversion qui consiste à vouloir disserter pompeusement sur la définition de l’antisémitisme. Un conseil à ce propos : ne pas tomber dans le piège des petits vicieux sur la critique légitime de l’Etat juif. Laisser absolument Israël à l’écart. Il reste malgré tout nombre de thématiques d’échange stimulantes. Le gauchisme est-il inévitablement antisémite ? Jusqu’où ira sa compromission avec les mouvements islamistes ? Le principal danger pour les Juifs provient-il aujourd’hui plutôt de l’extrême-gauche ou de l’extrême-droite ?
A travers ces controverses, il est possible observer le mode opératoire du « gauchisme culturel » tel que le sociologue Jean-Pierre Le Goff l’analyse. Estimant représenter le camp du Bien, d’éminents universitaires, des figures populaires et des journalistes engagés oeuvrent de concert afin de peser sur les mentalités. L’action dans la sphère médiatique est centrale dans ce schéma. Tous ces gens font bloc et leur stratégie est d’une simplicité biblique : en s’appuyant sur une soi-disant autorité morale et intellectuelle, tenir la ligne aussi longtemps que possible, puis, quand la position n’est plus défendable, reculer de quelques pas sans jamais céder sur l’essentiel. Contre toute évidence, l’antisémitisme de La France Insoumise (LFI) a longtemps été contesté par ce petit monde. D’ailleurs, le seul antisémitisme existant en France était attribué à l’extrême-droite. Puis un jour, une retraite a été décidée : OK, ce poison était aussi présent à l’extrême-gauche mais Mélenchon, lui, était innocent. Et enfin, un peu plus tard, à nouveau machine-arrière : c’est entendu, Mélenchon n’est pas exempt d’antisémitisme. Cependant, celui-ci s’inscrirait juste dans une perspective électoraliste. Il ne serait pas viscéral comme à l’extrême-droite. Ce serait moins grave.
La récente tribune de l’avocat Arié Alimi et l’historien Vincent Lemire dans « Le Monde » est éloquente. Admettant l’antisémitisme d’extrême-gauche, non seulement ils le minorent comme il vient d’être indiqué mais ils s’insurgent contre toute « instrumentalisation ». Attention, vous avez le droit de constater, pas d’en tirer des conclusions. Comme dans une pâtisserie, on regarde mais on ne touche pas. Inutile de préciser que les tares de l’extrême-droite ne sont pas l’objet de la même exigence de retenue. Là, on est invité à se goinfrer. Pour mémoire, Lemire a réussi à établir une équivalence entre le massacre du 7 octobre et l’« opération beeper » contre le Hezbollah. Son accumulation de sottises ne l’empêche pas de rester très respecté par l’intelligentsia et d’être considéré comme une pointure sur le Moyen Orient. Il va sans dire que Lemire n’est pas un cas isolé. Dans cette galerie de compagnons de route, d’autres noms sortent du lot, comme l’inénarrable Nonna Mayer qui n’a jamais pu croire que Mélenchon était antisémite, ou Michel Wieviorka qui, niant l’antisémitisme des banlieues, a longtemps parlé de troubles entre communautés. Ne vous laissez pas impressionner par le ton docte de ces militants de l’académie. Toutefois, si vous en croisez un, faites preuve d’humanité. Offrez-lui une canne blanche.
Commentaires