QUESTIONS DE MENTALITES
- 31 janv.
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Dernière mise à jour : 5 févr.
C’est une commission d’enquête qui devra faire le tri entre les responsabilités de l’échelon politique et celles de l’échelon militaire dans le désastre du 7 octobre. Et si le problème remontait plus loin ? Auquel cas, la guerre qui a suivi permettra peut-être d’amorcer un changement dans le bon sens.
Le livre de Guy Hazoot sur Tsahal n’est pas un ouvrage de plus dans le maelstrom de publications sur les explications de cet événement tragique qui a bouleversé tout Israël. Son intérêt est double. Tout d’abord, il a été écrit avant le 7 octobre. Cet officier de haut rang avait déjà repéré nombre de dangers qui planaient sur la nation. Ensuite, son analyse renvoie à des causes profondes visant à imaginer des solutions plus qu’à se focaliser sur des individus, lesquels n’avaient pas encore fauté. Il part de la marque de fabrique de Tsahal, créé à la naissance de l’Etat. On attendait que les combattants fassent preuve de courage. Forcément. La figure de Joseph Trumpeldor, mort lors d’un raid arabe en 1921 et dont les dernières paroles auraient été : « Il est bon de mourir pour son pays » était souvent rappelée. Mais, à l’armée, les soldats sont conditionnés à accepter le sacrifice suprême. Chaque pays a son Trumpeldor. Le trait qui distinguait réellement Tsahal était sa culture de l’offensive. Les enseignements du général Orde Charles Wingate, un des rares officiers anglais pro sionistes de l’époque du mandat britannique, avaient façonné les esprits. Son mot d’ordre était de tendre des embuscades aux ennemis, d’anticiper les assauts contre les villages ou les kibboutzim.
Cette stratégie était particulièrement adaptée à un petit pays entouré d’une multitude de voisins hostiles, c’est-à-dire en position de large infériorité sur le plan démographique. La Guerre des Six Jours en 1967 constitue probablement la meilleure illustration de cette approche des conflits. Face aux déclarations belliqueuses des dirigeants arabes, l’Etat hébreu avait mobilisé ses réservistes. Le pays était économiquement à l’arrêt et sa population au désespoir. Par une attaque soudaine, Tsahal débloqua la situation en infligeant une superbe raclée à ses adversaires. Le célèbre slogan « Vlan et on en a fini » témoignait de cette conception de la guerre reposant sur la créativité, la capacité des officiers à prendre des initiatives, à ruser mais aussi à s’exposer au risque. Ceci impliquait également une excellente connaissance des projets de l’ennemi. En fait, Tsahal compensait par des stratagèmes et l’effet de surprise sa fragilité existentielle. Cet ethos, cette façon d’être, parlait aux Israéliens. Les pionniers du sionisme avaient souhaité mettre en place une société où, par contraste avec leur vie en Diaspora, les Juifs seraient débarrassés de toute entrave. Leurs enfants seraient entièrement libres. Ils ont réussi : les Israéliens sont des gens mal élevés.
Les résultats de l’étude comparative d’étudiants israéliens et étrangers par le sociologue Gad Yair sont éloquents. Il en ressort qu’un code de dix commandements non écrits caractérise la mentalité israélienne. Des expressions que tous les Israéliens connaissent invitent les jeunes à faire comme bon leur semble, à ne pas s’affoler, à improviser en cas de souci, à ne pas être un pigeon, etc… Par conséquent, le système éducatif a produit des individus culottés, insubordonnés, parfois arrogants, mais habitués à penser hors du cadre. D’où une inclination à l’inventivité que ce soit à l’armée ou dans le high tech d’ailleurs. Quelque chose s’est produit et a conduit au 7 octobre… et ce n’est pas que les Israéliens ont appris les bonnes manières dans la vie quotidienne. La société israélienne a évolué. C’était inévitable. L’Etat des pionniers, au mode de fonctionnement plutôt rustique, s’est modernisé. Le niveau des normes a changé. Des députés se rendaient à la Knesset en sandales, non pour provoquer à la façon des Insoumis qui prétendent ainsi faire réfléchir (si, si), mais parce que c’était naturel pour eux. L’armée n’a pas été épargnée. Elle a cessé d’être regardée comme une institution à part.
Comme toute organisation de grande taille, Tsahal a subi un processus de standardisation. L’obéissance à la hiérarchie, le respect des routines et des supérieurs afin de bénéficier d’une promotion, sont devenus des priorités. Auparavant, il était admis qu’un officier en opérations pouvait avoir une meilleure perception du terrain que son commandant. C’est le résultat qui primait. Ce n’est plus le cas. A l’instar d’Ofer Winter, les officiers les plus originaux ont été immanquablement poussés vers la porte de sortie. Avec ces normes, Ariel Sharon aurait été viré de l’armée avant de pouvoir sauver Israël pendant la Guerre du Kippour : c’était une tête brûlée. Dans cette quête de conformité, les rapports entre Tsahal et la population se sont inversés. La population s’est d’un coup assigné la mission de protéger l’armée. Hazoot évoque un incident où deux soldats et deux civils avaient été tués. La presse avait titré sur la mort des soldats reléguant en second celle des civils, comme si c’était la mort des soldats qui était choquante. Le 7 octobre semble avoir remis la choule au milieu du shtetl. Les Israéliens qui ont défendu leur pays à Gaza ont été admirables de courage tout en retrouvant leur sens de la créativité… mais la route reste longue avant que les citoyens ne retrouvent une pleine confiance en Tsahal.
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