TRADITION JUIVE VERSION SHORT
- 14 févr.
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De ses bras poilus et bronzés, le capitaine de l’équipe d’Israël ne soulèvera pas le trophée du Mondial de football en juillet 2026 et il est peu probable qu’il y parvienne quatre ans plus tard. Ce n’était certes pas un objectif majeur de Theodor Herzl quand il a porté le mouvement sioniste sur les fonts baptismaux mais, en sport, force est de constater qu’Israël est à la queue plus qu’à la tête.
Les idéologues du sionisme aspiraient à l’avènement d’un Juif nouveau. Revenu sur sa terre, il s’émanciperait, s’ouvrirait à des activités qui lui étaient inaccessibles auparavant, que ce soit juridiquement ou psychologiquement. En rupture avec les métiers du commerce où les Juifs étaient habituellement cantonnés en Diaspora, Aharon David Gordon fit l’apologie du travail corporel en Eretz Israël, notamment dans l’agriculture, le percevant comme un moyen d’élévation spirituelle. Dans le même ordre d’idée, contre l’exclusion des Juifs des clubs de sport et plus généralement les mauvais traitements qui leur étaient infligés par les Nations, Max Nordau préconisa la création d’un « judaïsme du muscle ». Le Juif devait marcher la tête haute, le torse saillant. C’est ainsi qu’il se ferait respecter des autres hommes. Effectivement, des clubs sportifs essaimèrent en Palestine mandataire. Ils étaient rattachés à des organisations omnisports marquées sur le plan politique. Le sioniste de gauche s’inscrivait dans un club Hapoël, celui de droite préférait Bétar. Quant au bourgeois citadin, il donnait sa préférence au Maccabi et le religieux à Elitsur. Cependant, la marché était haute.
Dans les communautés juives, la vie était centrée sur l’étude des livres sacrés. Cet accent sur la vie intellectuelle explique que, quand ils se sont intéressés aux matières profanes, les Juifs ont été performants. Ils peuvent s’enorgueillir d’être surreprésentés chez les détenteurs de prix Nobel comparativement à leur poids dans la population mondiale. En revanche, la tradition du « pilpoul », le débat contradictoire aiguisé en vogue dans les lieux d’étude, ne les a assurément pas préparés à exceller sur un terrain de sport. Si cela avait été le cas, peut-être d’ailleurs que Pelé serait né juif. Le bilan n’est pas si désastreux. Lors des Jeux Olympiques de Paris en 2024, avec sept médailles dont une d’or, Israël figurait au quarante-et-unième rang mondial. Toutefois, eu égard à ses prétentions, c’est assez décevant, d’autant que les sports où le pays brille ne sont pas les plus populaires : judo, gymnastique artistique, natation… Cela ne compense pas le fait que la sélection nationale de football ne s’est qualifiée qu’une fois pour le Mondial – la victoire contre la France, empêchant les Tricolores d’y participer en 1994 alors qu’ils avaient déjà réservé leurs chambres d’hôtel étant plus comique que glorieuse.
Outre le fait qu’il s’agit d’un pays d’immigration, la Loi du retour permet à Israël d’espérer améliorer son bilan sportif en accordant sa nationalité à des sportifs juifs de haut niveau qui n’envisagent pas nécessairement de s’y installer. C’est le cas des skieurs Noa et Benjamin Szollos, qui ont représenté la Hongrie dans le passé et défendent cette année les couleurs de l’Etat hébreu aux Jeux Olympiques. Le problème est que tous les pays recourent à ce type de stratégie. Les puissances européennes puisent abondamment dans le vivier de leurs ex-colonies. On ne se refait pas. Le changement de nationalité n’est pas forcément bien ancré dans l’esprit du champion. Les images du fraîchement turc Ramil Gulyiev s’emparant du drapeau de son pays précédent, l’Azerbaïdjan, pour célébrer son tour d’honneur ont fait le tour du monde. Seulement, dans la compétition pour attirer les talents sportifs, Israël souffre d’un double handicap : d’une part, les moyens financiers qui peuvent être consacrés à cet objectif sont limités – c’est un pays en guerre qui a d’autres priorités – et, d’autre part, son marché potentiel se réduit logiquement aux Juifs.
En conséquence, devant son écran plat, le téléspectateur israélien a peu l’occasion d’enfiler sa tenue de supporter lors d’un grand événement sportif international. Or, une neutralité toute suisse n’est pas toujours en phase avec son tempérament méditerranéen. Dans ce cas, « Je suis pour les bleus plutôt que les rouges » est une option assez sommaire pour départager les compétiteurs. L’attitude du pays envers les Juifs et Israël est un critère plus sérieux. Par exemple, dans les années 1970, rares étaient les Israéliens qui apportaient leur soutien à l’Allemagne quand elle affrontait les Pays-Bas. D’un côté, il y avait les auteurs de la Shoah et, de l’autre, un pays bienveillant de tout temps envers les Juifs et qui affichait une profonde sympathie envers Israël. Aujourd’hui, la situation s’est inversée. Les Israéliens sont en faveur de l’Allemagne, dont le gouvernement condamne l’antisémitisme, quand les autorités néerlandaises ne critiquent pas les pogroms qui se déroulent sur son sol. Sur un terrain de sport, vive les Etats-Unis, les Philippines, Tuvalu et quelques autres nations, pas beaucoup. Tellement peu que cette boussole ne marche pas toujours. Quand un match oppose des pays européens, sauf exception, l’Israélien aimerait bien que les deux équipes perdent. Hélas, c’est impossible.
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