VIRANT LES TYRANS D'IRAN ?
- 18 janv.
- 4 min de lecture
L’actualité est extrêmement dense. Entre le Vénézuéla, le drame en Suisse, les négociations sur l’Ukraine, les intempéries et la galette des rois, les médias ne savent plus où donner de la tête. C’est peut-être pour cela que les événements d’Iran ont tardé à faire les titres. Avant de disparaître rapidement. Pourtant, aujourd’hui, peureux, les mollah sont.
Jouer les devins sur l’issue des événements est une entreprise particulièrement aventureuse. Dans le cas présent, après la « Guerre de douze jours » contre Israël, il était de bon ton d’affirmer que la population iranienne était resoudée et que la perspective d’un soulèvement était repoussée aux calendes grecques… Même sur l’Iran, il n’est pas évident d’avoir le regard perçant. En fait, les analystes excellent davantage dans la prédiction du passé. Autrement dit, une fois la crise terminée, ils mobilisent tout leur savoir pour montrer combien le résultat était inéluctable. Il paraît ici peu contestable que le mouvement de protestation actuel a secoué le pouvoir. Au début, les dirigeants se montraient magnanimes, distinguant les citoyens qui étaient pacifiques et avaient des motifs légitimes d’irritation d’une poignée d’émeutiers qui recouraient à la violence. C’est uniquement contre ces individus, qui étaient accusés d’être des agents d’Israël et des Etats-Unis, que la brutalité devait être employée. Puis la politique à l’égard des manifestants a changé sauf si l’on suppose que l’Etat juif les a tous recrutés. La répression s’est abattue de façon indistincte sur tous ceux qui défilent. Les morts se sont accumulés avant qu’un calme précaire ne s’installe.
Les arguments qui plaident en faveur de la fin proche de la dictature islamique ne manquent pas. Le marasme économique pèse lourdement sur le quotidien des Iraniens. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir l’hyperinflation conduire à des troubles politiques – l’émission de monnaie étant un attribut de la puissance publique. Se greffe le désordre climatique, notamment le grave déficit en eau. Ces sources de mécontentement sont là pour durer. L’intolérance des autorités religieuses attise également la colère – Mahsa Amini, morte en 2022 parce qu’elle ne portait pas le voile, n’a pas été oubliée. Dans ces conditions, il est logique que même le grand bazar de Téhéran gronde. Considéré comme une des bases du pouvoir selon la formule « quand le Shah n’est pas là, les bazaris dansent », ses commerçants ne semblent pas exclure un retour de l’ancien régime. En sens inverse, la majorité des Iraniens n’a pas versé (à ce jour ?) dans la contestation. Les personnes qui y ont participé sont assurément très courageuses mais elles étaient des milliers, pas des millions. Le pouvoir n’a pas eu besoin d’envoyer en première ligne les fameux Pasdaran pour dompter la rébellion et l’hécatombe semble avoir calmé les ardeurs.
La détermination du point de bascule est compliquée à déterminer. Qui aurait imaginé que le régime de Bachar el-Assad s’effondrerait comme un château de cartes ? Avec son féroce appareil policier et ses terribles Mukhabarat, il donnait l’impression d’être d’une solidité à toute épreuve. Les bombardements israéliens depuis le 7 octobre ont manifestement ébranlé l’armée plus qu’on ne le supposait et quand les milices islamistes sont passées à l’attaque, l’armée n’a plus eu la force ou la volonté de sauver le pouvoir alaouite. En 1989, tandis que le massacre de la place Tiananmen matait dans un bain de sang le mouvement de protestation de la société chinoise, le Mur de Berlin cédait avec une étonnante soudaineté. Qu’est-ce qui fait que, dans un cas, les dirigeants reprennent le contrôle de la situation et, dans le second, ils échouent. L’action de la police et de l’armée constitue une part essentielle de la réponse. Consentiront-elles à tirer dans la foule ou choisiront-elles de se joindre aux insurgés ? Dans son « Discours sur la servitude volontaire », La Boétie a proposé une jolie réflexion sur la façon dont des minorités de privilégiés parviennent à assujettir si aisément les masses.
Par contraste avec les groupes de singes qui ne dépassent pas quelques dizaines d’unités, la taille des sociétés humaines ne connaît pas de limites. Pour qu’un ciment relie des milliers ou des millions d’individus et que des inégalités soient acceptables, un récit fédérateur est indispensable. A contrario, l’effritement de l’adhésion et des croyances, y compris celle que la révolte expose à de sévères sanctions, affaiblit le pouvoir souverain. On comprend alors que les opposants en exil aux mollahs manœuvrent à cette intention. Parmi les rumeurs qui ont circulé, Ali Khamenei était prêt à mettre non pas le mais les voiles vers Moscou où Assad l’attendrait pour le repas de chabbat. Les propos initiaux de Donald Trump servaient le même objectif. Avec sa mise en garde, peut-être les forces de sécurité hésiteraient-elles à utiliser leurs armes. Ce qui donnerait au peuple le courage de sortir dans la rue. Ses déclarations justifiant la non-intervention des Etats-Unis ont eu l’effet inverse. Le risque de mutinerie des exécutants a chuté. Bref, le massacre peut continuer. Pendant ce temps, avec sa tête de gondole progressiste, l’opinion publique occidentale a d’autres Shahs à fouetter. On l’a connue plus prompte à se mobiliser. Fatiguée ? Bizarre tout de même…
Commentaires